éléments de biographie 13nov07 | 0 commentaire(s) |

Né à Paris en 1925.

 

Licence en droit et science économique, 1947.
DES avec Gaston Bachelard, 1948
Agrégation de philosophie, 1950.
Doctorat d’Etat, 1972.

 

Musée de l’Homme: enseignement de Claude Lévi-Strauss et Leroi-Gourhan.
Lycée de Reims, 1951-1954.
Enseigne à l’Université de Lille et à la Sorbonne.
Une année à l’University of Chicago, 1954-55. Ecrit Entre les rues.
Directeur de recherche au CNRS.
Commence à Berlin L’Ecluse. Rencontre avec Günter Grass.
Prix Renaudot 1964 pour l’Ecluse.
La parution de l’Hexagramme, incluant l’Ecluse, va s’achever en 1970. Et se prolonger par Les portes des villes du monde et Inferno, versions. Davantage encore, par La Grande Nap, en 1990.
Travail en Allemagne et en Italie, de 1958 à 1972, en vue d’écrire Langages totalitaires et Théorie du récit, réédités dans de nouvelles versions en 2003-2004 aux Editions Hermann.

 

A Fribourg, en 1961, se découvre avec de jeunes chercheurs allemands, puis se traduit et se publie dans la revue Médiations, aux éditions de Minuit, la Profession de foi en Adolf Hitler et l’Etat nationalsocialiste de Martin Heidegger, écrite, prononcée et publiée en novembre 1933. Par le “retourner à l’essence de l’Etre” et le “courage originaire dans la confrontation avec l’étant”, “la révolution nationalsocialiste… apporte le bouleversement total de notre Dasein…“. La langue de l’ontologie entreprend ici une fusion intérieure avec les langages du déchaînement dans la violence politique.

 

Cette parution déchaîne de grandes coulées d’injures. Celles-ci vont se coaguler à nouveau en articles déchaînés, parus en 1967 et à nouveay réédités en 2006. Curieusement, un fragment mineur de l’opinion publique en veut davantage au découvreur et traducteur qu’à l’auteur de cette “Profession” fracassante d’adhésion au nazisme: la Bekenntnis zu Adolf Hitler. Il semblerait que le simple geste traduisant, sur une pareille donne, soit lui-même fracassant. Ainsi, le penseur de “l’imagination transcendentale”, dans le Kantbuch heideggerien de 1929 - “Kant et le problème de la métaphysique” -, devient aussi l’auteur de la “Profession de foi en Adolf Hitler”. En 2001, la parution programmée par Heidegger lui-même du tome 37 de l’Edition intégrale, la Gesamtausgabe, va le découvrir comme l’auteur du Cours d’Hiver 1933-34 sur “l’Essence de la vérité” : où est programmée “l’attaque”, l’Angriff en vue de “la totale extermination”, la “völlige Vernichtung” de “l’ennemi intérieur”, “l’ Asiatique”, - ce mot même dont use en octobre 1941 le maréchal nazi von Reichenau, pour annoncer à ses troupes du VIe Groupe d’armées la décision hitlérienne visant l’Asiatisch-jüdisch.

 

Ainsi, le philosophe d’Etre et temps est devenu dans le Cours d’Hiver 1933-34 le meurtier philosophique de la Gesamtausgabe tome 37. Quelle est cette transformation impensée, comment penser ce transformat?

 

Aux mêmes moments, en 1962, je découvre les attaques du SS Kriek en avril 1934 contre “la philosophie heideggerienne” comme “nihilisme métaphysique”, c’est-à-dire celle qui auparavant parmi nous est représentée par les littérateurs juifs, ferment de la destruction”…

 

Dès avril 1935, le Cours d’été heideggerien engage le fer face à cela, pour affirmer par touches successives que la “Métaphysique” est “tombée hors de l’Etre” dans la “chasse à l’étant”,- pour conclure que “c’est Nihilisme”…

 

A partie des découvertes de 1961-62, la tâche philosophique sera désormais de penser les stratégies impensées des langages, - porteurs d’histoire réelle et de fantasmes d’histoire chargés de puissance active -, ces “quanta de puissance”, désignés de façon fugitive par la cahiers posthumes nietzschéens.

 

Naissent la revue et le mouvement Change en 1967. Jusqu’en 1985. Et par delà.

 

Congrès Culturel à Cuba en janvier 1968. Voyage en Russie en avril-mai, sous l’égide à distance de Nathalie Sarraute, elle-même Russe de naissance. Rencontre avec Lenina Zonina, la “fiancée” de Sartre, cosignataire de la Lettre Ouverte de Sakharov qui fondait le Mouvement des Droits de l’homme en Russie dans ces mêmes mois.

 

Fondation de l’Union des Ecrivains au printemps de la Sorbonne avec Michel Butor, Nathalie Sarraut, Bernard Pingaud, des Temps Modernes, Guillevic, Alain Jouffroy, Geneviève Serreau, Jérôme Peignot, Danielle Collobert, Jacques Roubaud, Mitsou Ronat, Elisabeth Roudinesco, Paul-Louis Rossi, Jean-Claude Montel.

 

Premier voyage à Prague, en janvier 1969, invité par l’Union des Ecrivains Tchécoslovaques autour de Milan Kundera. Rencontre avec Slansky junior (dont le père est fusillé sur l’ordre de Staline durant son enfance), soudain président des Conseils ouvriers insurgés, élus contre l’invasion militaire et devenus les bastions de résistance à l’invasion. Le suicide par le feu de Jan Palach sur la Place Vaclav vient d’avoir lieu. Son visage dans toute vitrine, sans exception. Avec la maxime de Jan Huss: “La vérité vaincra”.

 

Publie les Manifestes des Conseils ouvriers tchécoslovaques, dans Change. Arrêté en 1971 avec Michel Leiris, Mireille Fanon Mendès-France et Jérôme Peignot dans une prise de position aux côtés des travailleurs maliens en grève à Ivry. Dans les cachots de verre sans fenêtre de la Brigade territoriale du XIII arrondissement, se décide avec Michel Leiris et Jérôme Peignot la publication des écrits posthumes de Laure, confiés à Leiris par Georges Bataille avant sa mort. La seconde édition complète paraîtra dans Change hors édition.

 

Second voyage à Prague en vue d’être témoin du procès de la Charte 77. Arrêté par la police politique du STB, avec Patrice Chéreau et le mathématicien Dieudonné.

 

Au troisième voyage à Prague, en 1969, conversation avec Dienstbier, devenu ministre des Affaires Etrangères, auparavant l’un des accusés avec Vaclav Havel, condamnés au porcès de la Charte 77.
Prend part avec Félix Guattari, Gilles Deleuze et Pierre Bourdieu à l’initiative pour le “droit à la candidature” de Coluche à la Présidence de la République… A Marseille, puis à Toulouse, mise en scène des Grandes Journées du Père Duchesne, en 1982 et 1989. Travail avec Roger Blin et Alain Cuny sur Cirque. La réalisation de l’Iskra, à l’atelier de création, remonte à 1971 et 1973.

 

Initiateur du Collège international de philosophie en 1981-83, dont il a fait part aussitôt à François Châtelet et Félix Gattari. Quitte le Collège sur Heidegger de 1987 - où sera curieusement affirmée la conjonction de “deux fléaux” confondus en un seul: “la caution donnée au nazisme”, et “le geste métaphysique”…

 

En 1982, voyage au Japon. Séminaires en Chine en 1994 à l’Université de Pékin et à l’Académie des Sciences de Pékin et Shangaï. Analyse attentive, avec la philosophe Mao Yi-hong, de la réapparition vers 1900 du signe confucéen qui devient le traduisant du concept arabo-européen de “métaphysique”: xing er shang xué, devenu testu gaku au Japon - “forme en amont science”, Gestalt von Oben Wissenschaft…

 

Propose en 1985 la création de L’Université Européenne de la Recherche sur la Montagne Sainte-Geneviève, lieu de naissance initial de la toute première universitas, l’Université de Paris, reliée à Bologne et Oxford. Elle est l’objet de deux décisions interministérielles en 1986-87. Séminaire sur le Gaon de Vilius, au château de Vincennes. Colloque de Fernand Braudel, également au château de Vincennes, site légal de l’Université Européenne de la Recherche, enregistré au Secrétariat Général du Gouverment, mais non respecté par les gestions ultérieures.

 

Grands Colloques sur l’ancien site de l’Ecole Polytechnique devenu le Ministère de la Recherche, de 1985 à 2005 et par delà, : Sur Ernst Bloch avec Arno Münster. Sur Maïmonide, dès 1986, avec Jacob Taubed. Sur Averroès en 1991, avec les Université de Fès et de Cracovie. Sur la seconde révolution scientifique européenne: Louis de Broglie, Heisenberg, Schrödinger, avec André Lichnerowicz, président du conseil scientifique; et avec le dernier dans la lignée des fondateurs de la physique quantique: John Bell; avec Ilya Prigogine, Nobel de Chimie, Abdus Salam, Nobel de Physique, et le comité de physique de l’académie des sciences de Stockholm. Sur la conquête spatiale, au moment où la sonde européenne Giotto atteint la comète de Halley. Sur Platon, en 2005, avec Vassili Vassilikos, ambassadeur de la Grèce auprès de l’UNESCO.

 

La Cité Européenne des Récollets est créée, très partiellement, dans l’ancien couvent des Récollets, 148, rue du Faubourg Saint-Martin : l’ex-hôpital militaire sauvé d’une destruction plusieurs fois programmée, par l’intervention de Robert Bordaz, fondateur du Centre Beaubourg, et par le Manifeste des Dix, signé aves Pierre Soulages, Félix Guattari, Paul Virilio, Gilles Deleuze, Gérard Fromanger. Est fondé sur ce lieu le Centre Averroès-Maïmonide, point de jonction de la philosophie arabe et de la philosophie juive.

 

Le 18 juillet 2007, moment incisif: Averroès et Louria - Ibn Rochd et Isaac Louria, l’un né à Cordoue-Qurtuba, mort à Marrakech, et l’autre né à Jérusalem, mort à Safed - se rencontrent sur la double question de l’instant zéro du monde et du point zéro dans le surgissement de l’univers: la question située en deça du “temps incompressible” et du ” mur de Planck” dans l’astrophysique contemporaine.

 

Les années 2006 et 2007 sont marquées par le déchaînement d’une offensive négationniste à couleur “philosophique”. Un gros pamphlet réanime à nouveau celui de 1967, qui s’en prenait curieusement au tradcteur de la “Profession de foi en Adolf Hitler” heideggerienne. Son chef de file lance des “bonnes feuilles” où il affirme “partager l’opinion” de Jean Beaufret qui affirmait “les mêmes doutes” que Robert Faurisson sur l’existence des chambres à gaz des camps d’extermination Nazis. Aux mêmes moments le même Faurisson est invité à Téhéran où s’affirm bruyament la négation de l’extermination dans les Vernichungslager de 1942-1944. Refusé par les éditions Gallimard, - mais en se présentant comme “les pièces du procès”… En fait le procès a lieu ailleurs au même moment: Faurisson insulte Robert Badinter, en affirmant au procès insensé qu’il lui intente, que l’extermination nazie n’est qu’une “baudruche”, “un bidon qu’il faut crever”…

 

Dans ce contexte, la parution de l’Edition intégrale heideggerienne se transforme en la plus grande tragédie philosophique jamais survenue: le tome 90 paru en 2004, non encore paru en traduction française, affirme dans une conférence de 1940 que “l’Etre-race et la domination en tant que cette race sont élevés en fin ultime”. Dans un autre texte de 1940, publié à la veille de l’année 2000, “la pensée de la race… jaillit de l’expérience de l’Etre.”…
Dès lors la traduction de la “Profession de foi” en 1961 devient l’un des préludes à une investigation expérimentale en philosophie: sur la production de l’infâmie, à travers les transformations furieuses de locutions dangereusement actives: du Sein-zum-tode au Rasse-sein, de “l’être-pour-la-mort”, jusqu’à “l’être-race”.

 

Un parcours biographique se change alors en expérimentation vive, discontinue et continuelle.

 

Moment biographique, ici? Celui auquel on souhaite parvenir, sans souhaiter s’y appesantir.

Bibliographie de Jean-Pierre Faye 13nov07 | 0 commentaire(s) |

Essai, Philosophie

 

Langages totalitaires, Hermann, Nouvelle édition, 2004
Introduction aux langages totalitaires, Théorie et transformations du récit, Hermann
Introduction à Epicure, Hermann
Le vrai Nietzsche, Guerre à la guerre, Hermann
Journal du voyage absolu, Hermann
Le récit hunique, Seuil
Dictionnaire politique portatif, Gallimard
L’Europe une. Les philosophes et l’Europe, Gallimard, Arcades
Nietzsche et Salomé. La philosophie dangereuse, Grasset
La critique du langage et son économie, Galilée
La raison narrative. Critique de l’économie narrative II, Balland
Migrations du récit sur le peuple juif, Belfond
Qu’est-ce que la philosophie? Armand Colin
Le Siècle des idéologies, Armand Colin, Pocket
La philosophie désormais, Armand Colin
La dérision antisémite et son language, Actes Sud, Babel
La frontière. Sarajevo dans l’archipel, Actes Sud
Le piège. La philosophie heideggerienne et le nazisme, Balland
Court traité et dialogue sur le transformat, Al Dante

 

Collectif

 

Hypothèses. Linguistique et poétique, Change, Seghers/Laffont, avec Romain Jakobson, Noam Chomsky
Langue théorie générative étendue, Hermann
Les morts, les mots, les appareils d’Etat, Galilée
Cistre 7, L’Age d’homme
Philosophie 2. La paix, la guerre, Fayard
L’ensemble des mesures, Change errant
Change, première suite, 10/18
Change de forme, 10/18
Change matériel, 10/18
Introduction aux “Méditations cartésiennes” de Merab Mamardachvili, traduit du russe par Tanya Page et Luba Jorgenson, Actes Sud
Change, Seuil, Seghers/Laffont, 45 volumes

 

Fiction

 

Les Douze:

 

L’Hexagramme, Seuil:
Entre les rues
La Cassure
Battement
Analogues
L’Ecluse
Les Troyens
Les portes des villes du monde,
Belfond
Inferno, versions, Seghers Laffont, Change
L’Ovale (détail), Robert Laffont
Yumi, visage caméra, Lieu commun
La Grande Nap, Balland
Didjila, Le Tigre, Balland

 

Poésie

 

Fleuve renversé, GLM
Couleurs pliées, Gallimard
Verres, Seghers/Laffont
Syeeda, Shakespeare & Co, Reliefs
Sacripant furieux, Change errant
Le livre de Lioube, Fourbis
Guerre trouvée, Al Dante
Ode Europe, Imprimerie Nationale
Le livre du vrai, L’Harmattan
Herbe hors d’elle, Rémy Maure
Eclat Rançon, La Différence
Sara Gemma

 

Théâtre

 

Théâtre, Seuil,
Iskra, suivi de Cirque, Seghers / Laffont
Les Grandes Journées du père Duchesne, Seghers / Laffont
Grandes narrations de Bourgogne, Publisud
Mitaa, le danger d’or

 

Traduction

 

Hölderlin, poèmes, GLM, L’amourier

La plus grande tragédie philosophique, Heidegger à perdre la raison 07nov07 | 0 commentaire(s) |

“En toute discipline spéculative … l’une est propre à la métaphysique , elle comprend la recherche des limites” Averroès

 

 


Heidegger

Le siècle qui commence a laissé ouverte une blessure profonde dans le corps philosophique. Bien plus : un livre vient de paraître, que l’éditeur initialement prévu a su intituler – lapsus ou mot d’esprit ? – Heidegger à perdre la raison.Or, dans cette perte de raison, à son tour commence à se dessiner l’horizon d’une voie pour la pensée – par la nécessité même qu’elle impose de déchiffrer l’impasse.

En mettant à nu ses parois, ses jeux de rôle et sa mise en théâtre, une sorte de cruelle bouffonnerie imprévisible, ses déguisements et transformations scéniques dans les situations et les langages. Mais aussi en y découvrant le rebondissement des puissances transformantes, la clarté aveuglante, soudain, du résultat façonné ou, si l’on préfère, du transformat soudain apparu, – au cœur même de ce qui se dénude, comme réplique improvisée, falsification de hasard ou imposture prolongée ? Stratégie lentement mûrie ou, au départ, situation d’autodéfense, dans un empire du meurtre.

Où le fait de se rallier avec empressement ne protège pas absolument. La force du façonnement mis en œuvre, dans la gravité des enjeux dangereux, nous découvre une situation sans précédent pour l’enjeu philosophique. Où la puissance de la mise en vérité exigée nous force à un éclaircissement nouveau. C’est une nouvelle nudité du commencement, au milieu d’un champ de fouilles imprévu au départ, et qui déborde tous les préalables. Une nouvelle méthode de vérité se fraie un chemin, là même où l’accablement devant les données apparues force à voir clair : là où, littéralement et en plusieurs sens, c’est nuit et brouillard.Disons vite l’essentiel : l’an 2001 a brusquement mis à découvert le pire. Le corpus philosophique grandiose qui depuis 1976 annonce cent deux volumes à paraître par la volonté posthume de l’auteur, a vu sortir son tome 36/37. Là, notamment aux pages 90-91, se découvre le pire. Le philosophe qui vient de prononcer en novembre à Leipzig et publier à Dresde sa « Profession de foi en Adolf Hitler » – Bekenntnis zu Adolf Hitler – exige au même moment, dans un Cours d’hiver sur L’essence de la vérité, de « commencer l’attaque dans le but de l’extermination totale » – den Angriff mit dem Ziel der völligen Vernichtung anzusetzen –, visant comme ‘ennemi intérieur’ ceux qu’il désigne par un nom dangereusement codé en langue nazie : « l’Asiatique » – das Asiatische – affublé d’épithètes, « le forcené, effrené, enivré, féroce, enragé… » C’est seulement dix ans plus tard, en janvier 1943, que son « vrai et unique Führer » rangé par lui-même en 1935 « dans le domaine des demi-dieux », reprendra ces termes de façon affirmative : « On a ri de ma prophétie » – celle qui annonçait en hypothèse dès janvier 1939 l’extermination – « Mais maintenant on ne rit plus » !Dès octobre 1941 le maréchal nazi von Reichenau prescrivait, dans un ordre du jour à la VIe armée sur le Front de l’Est, le « devoir de délivrer le peuple allemand de la menace Asiatisch-jüdische ». Ces termes seront codés dans les Archives internationales de Nuremberg, au volume 35, pages 85-86…Ce feuilleté des pages infâmes, aujourd’hui, où le philosophe précède le Führer et le maréchal, est comme un voyage aux enfers de la pensée et du réel. Le Cours d’Hiver 1933-34 écrit et prononcé par Heidegger sur « L’essence de la vérité » exige ainsi l’Angriff en vue de la Vernichtung. Or Angriff est le titre du journal que lance Goebbels, quand il est nommé Gauleiter de Berlin. Vernichtung est le mot qui va coder les camps nouveaux, décidés en secret, et distincts des « camps de concentration » mis en place par Goering dès les premiers mois de l’an 33. C’est en 1942 que les meurtres de masse par gaz commencent, pour se déchaîner en 1943 et que maintenant « on ne rit plus » du mot Vernichtung et de la « prophétie » du Führer – dans les six Vernichtungslager – Birkenau-Auschwitz II, Belzec, Chelmno, Maidanek, Sobibor, Treblinka.

 

‘Prophétie’ qui est donc précédée, de près d’une décennie, par ce Cours d’Hiver qui s’achève en Avril 1934.
Or, au même moment, au même mois d’Avril 34, est lancé contre le même Heidegger ce qu’il nommera plus tard plusieurs fois « une polémique aveugle », une « polémique engagée », une « attaque », une « procédure » de dénonciation.Cette attaque a pour auteur celui dont le « Chef de la politique raciale » du parti nazi a fait auparavant l’éloge, dans un message discret, comme d’un « philosophe compétent » : mais c’est surtout un gradé de la SS et de son Service de Sécurité, le redoutable SD, aux ordres de Heydrich et de Himmler, futur bras armé de la Vernichtung précisément, de l’extermination par la mise en place de chambres à gaz au zyklon B. Là où mourront deux millions sept cent mille victimes, sur les cinq millions cent mille victimes ‘environ’ de ce qui est nommé par les mêmes Goering et Heydrich la « solution finale », la « solution d ‘ensemble ». – L’auteur de « l’attaque » signe E.K. Il se nomme Krieck.– Ainsi, au moment même où Heidegger achève ce cours d’université insensé qui exige « la totale extermination » de « l’Asiatique », l’accusation d’un « philosophe compétent » est lancée à partir du Service de Sécurité de la SS pour dénoncer Heidegger lui-même, comme l’équivalent des « littérateurs juifs », par qui serait « représenté » – terme fort étrange – un « nihilisme métaphysique »…

 

Die heideggersche Philosophie … ist metaphysischer Nihilismus – wie es sonst vornehmlich von jüdische Literaten bei uns vertreten worden ist, – « comme il a été surtout représenté auparavant chez nous par les littérateurs juifs… » Le texte ajoute, dans le plus grossier et le plus dangereux des langages nazis : « ferment de destruction et de décomposition… »

 

Arrêtons-nous sur cette formulation, bâtie comme un oxymoron, littéralement : le « pointu-émoussé », cette figure décrite par les rhétoriciens grecs comme une alliance de termes contradictoires, faussement aiguë sous une apparence de niaiserie… On ne s’étonnera jamais trop, devant son apparition, ici. Et devant les conséquences de celle-ci, dans leur enchaînement jusqu’à aujourd’hui.
Mais que veut dire cela ? Cette formule inédite, et privée de sens, se fabrique là, dans la revue nazie ‘Peuple en devenir’, sous nos yeux et par quelques mots.
Elle s’élabore en peu de lignes, mais en deux temps, qui la précèdent et en expliquent grossièrement la genèse. D’une part, à propos de la « Philosophie heideggerienne », l’article d’E.K. note qu’elle provient de « la doctrine de l’Etre », la Seinslehre, c’est dire la ‘métaphysique’, au sens où elle désigne la pensée d’Aristote.– Et d’autre part, elle naît sous le signe de Husserl, dont Heidegger occupe la chaire à Fribourg, et sa ‘provenance’ est là, sa Herkunft, mot fort dangereux en langue nazie – et c’est donc ça, le « nihilisme »…

 

Une lettre de Dostoievski en 1878, qui sera publiée en Allemagne dans ses œuvres complètes par Moeller van den Bruck, l’idéologue qui invente en 1923 le slogan du « Troisième Reich » – assurait violemment : « Derrière les nihilistes, il y a les juifs. » Cette affirmation méchante du grand narrateur de la pitié est devenue une évidence pour la police tsariste et chez les hetmans ukrainiens au temps des pogroms, puis dans le nazisme ordinaire. Si l’on met Dostoïevski et Aristote bout à bout, on obtient l’énoncé absurde et d’allure initiatique du « metaphysischer Nihilismus ».
Voici la soudure effectuée, entre deux termes jusqu’alors incompatibles et même diamétralement opposés.
Ainsi tombe, en Avril 1934, la bombe qui attribue à « la philosophie heideggerienne » ce prétendu « nihilisme métaphysique ». Les seuls noms juxtaposés d’Aristote et de Husserl ont suffi pour donner une apparence de justification à une alliance de mots imprévue et privée de sens.
Voici donc la contre-proposition explosive, qui marque Heidegger, en ce même mois d’Avril 34 où il vient précisément d’achever son cours sur ‘L’essence de la vérité’, introduisant, à propos d’Héraclite, une exigence qui devance les décisions de Hitler lui-même.

 

 

Celui qui vient d’exiger l’extermination totale de l’Asiatisch-jüdisch est donc dénoncé par un ‘philosophe’ SS aux mêmes moments, comme « représentant » les jüdische Literaten… La contradiction se condense dans la formule injustifiable et imprévue du metaphysischer Nihilismus. Celle-ci pourtant est destinée, aussi inepte soit-elle, à un très long avenir. Elle va trouver sa justification, inattendue plus encore, dans ce que Heidegger nommera « l’Impensé »…Les « Chemins de bois », ces « chemins qui ne mènent nulle part », les Holzwege , vont le décréter dans l’après-guerre dès 1949 : « La métaphysique dans son essence serait l’impensé… » « Mais en son essence, la Métaphysique est le nihilisme…» Die Metaphysik wäre in ihrem Wesen das ungedachte… In ihren Wesen ist die Metaphysik Nihilismus…

 

La réplique heideggerienne à la dénonciation du « Chef de la Science nationalsocialiste » met pourtant un an à se déployer. L’hiver passe sans réponse ni écho de sa part. Mais le ‘Cours d’Eté’ 1935 va commencer précisément en Avril…Et précisément, dès ses tout premiers moments, dès la page 14, la « question métaphysique » ne questionne plus « vers l’Etre » – comme dans l’éclatante « Conférence inaugurale » de 1929, qui sera la première œuvre à paraître en traduction française. Car dorénavant, après la formulation de Krieck, elle ne questionne plus que « vers l’étant »… Et à l’approche des conclusions, aux toutes dernières pages 154-155, elle va se relier mystérieusement … au nihilisme. « Vus en Métaphysique, nous sommes au milieu de l’étant et nous ne savons plus ce qu’il en est de l’Etre … quand l’on s’efforce de montrer, comme on l’a fait récemment, …que c’est Nihilisme… »

 

Voici venir la fable centrale. Elle va souligner ce rapprochement de termes incompatibles qu’a improvisé le prétendu ‘philosophe compétent’, – tout en déployant le recours à des concepts qui relèvent des plus grands moments de la question philosophique, depuis les Grecs : l’être et l’étant. Dans les Holzwege également, « …nous pensons à l’Impensé : étant et être », wir…an Ungedachtem meinen : Seiendes und Sein… Dorénavant le « nihilisme métaphysique » va se trouver ‘éclairé’ par la chute hors de ‘l’être’ dans ‘l’étant’ – ce fatidique « Impensé ».

 

Jusqu’alors, dès Sein und Zeit en 1927, le lexique heideggerien avait usé déjà d’un curieux redoublement : « l’être de l’étant ». Ainsi Thucydide, l’historien, travaillait simplement sur « l’étant » – tandis que les philosophes, Platon et Aristote, œuvraient sur « l’être de l’étant »… Mais dorénavant une cassure implacable va les opposer, aux pages 28 à 30 de ce ‘Cours d’Eté’ qui s’ouvre dans l’Avril de l’an 35 : véritable contre-offensive, dissimulée et manifeste tout à la fois, marquée comme l’anniversaire de la « polémique aveugle », réplique mûrie de Heidegger à l’année précédente et à la « procédure » qui le dénonçait furieusement comme « ferment de décomposition »… Un été qui commence en Avril va ouvrir les temps d’une métamorphose, où l’accusation de ‘décomposition’ va se transformer en « explication de l’être », Auslegung des Seins, avant-derniers mots d’un Eté de contre-offensive.

 

Ainsi la première moitié de ce cours prononcé durant le ‘Semestre d’Eté’ 1935 va atteindre son point culminant dans une pathétique description : « Comment se fait-il que les peuples, dans les plus grandes poursuites de l’étant … soient tombés hors de l’Etre ? » – aus dem Sein herausgefallen sind… Même nous, « notre peuple », « le peuple métaphysique » – le peuple allemand – « nous sommes tombés hors de ce que ce mot veut dire », « l’Etre » – « sans savoir quel est le fondement le plus intérieur et le plus puissant de cette chute » – de ce Verfall. Tombés dans « le bas-ventre vers l’étant », in den Gemächten zum Seienden…

 

 

 

Mais voici venir le moment crucial. Le processus infernal qui se déroule d’Avril à Avril, de 1934 à 1935, va transformer ce que Heidegger nomme en 1937 la « polémique engagée », en 1943 la « polémique aveugle », en 1946 « l’attaque répétée » dans l’entretien crucial publié par les Temps Modernes ; et en 1966 dans l’interview ultime et testamentaire du Spiegel, « l’attaque » qu’il est important de savoir « relire » – nachlesen. Il nous faudra la relire, plutôt cent fois qu’une. La radiation énigmatique sera examinée longuement, avant de se découvrir comme ‘radio-activité’. Or nous ne dirons jamais avec Heidegger : »la science ne pense pas. » La proposition de Kant sur la lumière « attestant la simultanéité » a été longuement pensée par la pensée einsteinienne. La radiation absurde du ‘nihilisme métaphysique’ appelle un longue attention, plutôt qu’une répétition sourde et une considération aveugle.
Surtout, survient dès 1935 une interaction toute nouvelle entre des termes cruciaux de la pensée grecque, que celle-ci a marqués dans la conjugaison du verbe « être », à l’infinitif et au participe présent. Ces termes grammaticaux se trouvent marqués au second degré par l’analyse de Parménide et d’Aristote : ‘l’être’ et ‘l’étant’ ,τοειναι et τοον (ou εον), en langue allemande : Sein et Seiende. Par Heidegger en 1935, leur opposition va prendre les dimensions d’une « chute », un Verfall, tout au long de l’Histoire du monde, à la façon des gnoses d’Alexandrie aux premiers siècles, depuis Basilide. Chute ontologique : de « l’être » dans la « chasse à l’étant »…

 

On se souvient de l’exemple emprunté aux chaussures de Van Gogh : « On se trouve seul avec ce qui est là… Mais qu’est-ce qui est là étant ? Toile ? Touches de pinceau ? Taches de couleurs ? »
L’autre exemple fait frémir, et il rappelle où nous sommes en ces temps-là : « Un Etat – il est. En quoi consiste son être ? En ceci : que la Police d’Etat, die Staats-polizei, arrête un suspect… » Cette Staats-polizei n’a ce nom en Allemagne que depuis la création dès 1933, par Goering, précisément de la Geheime Staats-polizei, plus connue par son abréviation en Ge.Sta.po… Où nous conduit, à la page 27, cette « Introduction à la Métaphysique » ? L’Etat, c’est de l’Etre. Le ‘suspect’ pour la Gestapo, c’est de l’étant.

 

Dans ce nouvel epos heideggerien, les références sont d’abord empruntées au contexte grec : ainsi « l’être », ou « l’être de l’étant », trouve sa référence chez Héraclite, présenté comme « le nom d’une puissance originelle de l’être-là occidental-germanique ». Tandis que le discours sur « l’étant » va se trouver attribué par Heidegger à Philon d’Alexandrie et à sa « philosophie de religion juive »… La page 103 de ce Cours d’Eté 1935, qui sera publié en 1953 comme « Introduction à la métaphysique », déploie cette mise en scène : où Héraclite, ‘l’occidental-germanique’, est opposé frontalement à la jüdische Religionsphilosophie, dans les termes mêmes de la chute de « l’être » dans « l’étant »… « Non pas comme chez Héraclite l’être de l’étant … mais bien un étant particulier, … représentation de la philosophie religieuse juive que Philon a élaborée… » Quel sens peut avoir la stratégie de cette « ontologie » ethnique ? Sinon celui d’un montage fabriqué dans l’urgence d’une réplique et d’un plaidoyer, face à la dénonciation grave de l’Avril précédent. La dénonciation antijuive va s’affirmer par la référence à ‘l’étant’.

Mais quel sens, en philosophie ? Elle n’en a aucun. Car dans aucun des 148 Fragments d’Héraclite n’est prononcé une seule fois « l’être », τοειναι. Tout au contraire, le plus beau Fragment héraclitéen, celui qui ouvrait son traité perdu sur la Nature, énonce clairement – une seule fois – « l’étant » : τοεον, au génitif : τουδελογουτουδ‘εοντοs :

 

de la parole de celle {sur} l’étant toujours dans sa méconnaissance vivent les hommes…

Mais à l’inverse, le langage de Philon d’Alexandrie, en usant, lui aussi, du terme to eon, l’étant – selon une tradition qui lui vient de la grande traduction grecque dite des Septante, effectuée à Alexandrie, et qui a jeté un pont lumineux entre la parole hébraïque et la discussion grecque –, ce langage admirable se rapporte aux narrations de l’Exode, III, 14, là où s’énonce dans le ‘buisson ardent’ la séquence cruciale :

je suis celui qui suis

 

éhyé asher éhyé

 

ou littéralement : je serai qui je serai

Rien n’est davantage « l’être » que cette double suite d’être, au futur, dite en première personne : celle de celui qui dit, dans la flamme du buisson inconsumable.
Ce futur remplace la forme imprononçable du présent : hawah. Jamais ‘l’être’ n’a été imprononcé avec une telle puissance silencieuse. Six siècles avant Parménide. Et pour rejoindre la langue grecque dans la ville d’Euclide, à Alexandrie.

– Mais le même sort hasardeux est réservé à Parménide lui-même. Dont il est affirmé par le Cours d’Eté 1935 qu’il dit « la même chose » qu’Héraclite. A la page 73 de l’édition allemande initiale, se trouve cité le premier fragment du poème splendide où survient, pour la première fois sans doute en langue grecque, la question que pose le pouvoir de dire sur ce qui est : là survient εον, l’étant :

ωsαγενητον εον καιανωλετρονεστιν

 

comme sans naître

 

étant

 

et sans périr

 

est

 

( comme sans naissance est l’étant et sans mort)

– mais cet « étant » se trouvera traduit impérativement, dans le Cours d’Eté heideggerien de 1935, par l’infinitif « être » :

wie Sein ohne Entstehen und ohne Verderben …

lui qui avant tout autre a sobrement énoncé, au Livre α, l’axiome de sa ‘philosophie première’:

 

ωsεχειτουειναι, ουτωκαιτηsαληθειαs

autant il y a de l’être,

autant aussi de la vérité

Mais l’après-guerre heideggerien, une fois dépassé le temps de retrait qu’a imposé le Comité politique d’épuration de la Résistance allemande, annoncera dans une Préface de 1949 à la Conférence inaugurale de 1929, que « pour la métaphysique durant son histoire depuis Anaximandre jusqu’à Nietzsche demeure cachée la vérité de l’être ». Qu’est-il donc arrivé, depuis la question triomphante de la Conférence inaugurale : « Qu’est-ce que la Métaphysique ? » Où la réponse était clairement donnée : « …la question sur l’être comme tel est la question englobante de la métaphysique » – die Frage nach dem Sein als solchem die umgreifende Frage der Metaphysik ist…

Une nouvelle réponse nous est donc donnée, dans les lettres au recteur académique de l’Université de Fribourg et au président du Comité politique d’épuration, dans l’après-guerre de novembre 1945. Pour tous deux il souligne le rôle des ‘mouchards’ qui faisaient des rapports sur lui « à Krieck », – au ‘philosophe compétent’ du SD. Et il insiste également sur « les prises de position hostiles de ce dernier ». Mais, ajoute-t-il, « à partir de 1936 j’entrepris une série de cours et de conférences sur Nietzsche… ». Or, « à un plus haut niveau, l’explication avec la métaphysique de Nietzsche est une explication avec le nihilisme »… Datée de 1944, après avoir été annoncée déjà auparavant de 1935 à 1940 par touches successives, l’affirmation sera en effet écrite solennellement et répétée quatorze fois dans les ‘digressions’ sur Nietzsche qui paraîtront au tome II en 1961 : « La métaphysique comme métaphysique est le véritable nihilisme. »
Et pourtant l’étonnement est souligné abruptement : «Voilà d’étranges propos ? » « On ne saurait dire ce qui dans l’identification de la métaphysique avec le nihilisme emble le plous excessif, l’arbitraire ou le caractère péremptoire », « le degré de l’aberration…» der Grad der Aburteilung…

Nous nous trouvons ainsi, comme jamais, devant la contre-vérité criante de ses propres termes, concernant Héraclite, Parménide, Aristote, Philon, déployée à travers la grande langue de philosophie : celle qui se déploie depuis les Cavales du soleil chez Parménide, à travers la philosophie première aristotélicienne et jusqu’aux commentaires de Philon sur l’Exode. Que s’ensuit-il ?
Que signifie alors, ici, la langue de philosophie ? Un débat qui va construire des questions, et même des problèmes, énonçables dans des termes qui traversent les langues naturelles – depuis la langue grecque, à travers les langues hébraïque, arabe, indienne, européennes – et qui pourront se trouver énonçables en langue chinoise au moyen de certains détours dessinables. Ainsi il n’y a pas de verbe ‘être’ jouant le rôle de copule, en langue chinoise, mais l’idéogramme du ‘soleil’ va changer de place, du haut vers le bas, pour désigner l’être ou l’étant… Mais quelles questions nous sont posées ? Parmi ces problèmes, l’une d’elle se développe sept fois dans les fragments connaissables de Parménide, par le terme de « l’étant », τοεον, énoncé et thématisé pour la première fois. Puis se dédouble parfois en « l’être » et « l’étant », τοειναι et τοον dans la philosophie première d’Aristote, qui les présente, assez indifféremment, comme des équivalents, au Livre Δ, 7 :

το ειναι σημαινει και το ον

l’être signifie et l’étant [tout aussi bien]

Et il débouchera chez Zénon d’Elée sur la découverte première des paradoxes de l’infini mathématique.
Mais ces termes vont devenir sous nos yeux le matériau surprenant du premier flagrant mensonge effectué dans la langue philosophique : par l’Avril heideggerien de 1935. Lui-même donne ainsi la réplique à l’Avril 1934 du « philosophe compétent », dans sa fonction ridicule de « Chef de la Science » nazie. De celui-ci, le « Chef de la Politique raciale » du parti nazi, Walter Gross, annonçait l’intervention prochaine contre Heidegger dès le 23 février de l’année 1934, dans une lettre discrètement adressée par intermédiaires à « l’Office de la Vision-du-Monde » d’Alfred Rosenberg… Rarement polémique politico-philosophique » aura été ainsi fomentée, préparée dans un laboratoire idéologique aux prétentions lourdes et risibles. Mais qui va jouer avec les termes les plus grands de la pensée grecque.
L’oxymore d’Avril 34 – le « nihilisme métaphysique » – par ses termes contradictoires, visait paradoxalement le philosophe qui peu auparavant exigeait « l’extermination totale » de l’ennemi intérieur « asiatique ». Cette désignation par le non-sens revenait à le dénoncer maintenant comme « représentant » les jüdische Literaten, présents « autrefois parmi nous »… C’est à partir de cette date et dans ce redoublement du paroxysme antisémite, que l’énoncé le plus absurde se transforme en colonne vertébrale de la langue philosophique heideggerienne, échafaudée par touches superposées, comme autant de vertèbres ajoutées sur une longue colonne énonciative.
Elle devient dans l’après-guerre la colonne du temple, bâti sur les bases d’un « second Heidegger », lui-même apparu après l’énigmatique « Tournant » – après la Kehre. Walter Biemel soulignera dans cet après-guerre que la « véritable pensée » de Heidegger précisément commence « après 1934 ».
Ainsi la langue philosophique heideggerrienne, qui connaît un apogée en 1929 avec Kant et le problème de la métaphysique, mais qui va entrer dans le langage nazi en 1933 par la pire incitation au massacre génocidaire, et monter aux extrêmes en 1940 par la définition de « l’Etre-race », du Rassesein comme « fin ultime » – où « la pensée de la race jaillit de l’expérience de l’Etre » avec la « sélection raciale », la Rasse-züchtung, comme « voie de l’affirmation de soi en vue de la domination , – ces atroces points culminants de sa langue politique vont être suivis, à la sortie des temps du Reich, par la mise au point d’une tout autre transformation, plus subtilement tressée – autour de « l’Impensé ». Celle de la « différence » être/étant.

* Celle-ci survient dans le Cours d’Eté 35 et se développe longuement dans le Séminaire sur Nietzsche. Dès 1936 elle se dispose comme une ‘réponse’ au second degré, face à la dénonciation du ‘Chef de la Science’, présentée comme une ‘procédure’, un Verfahren : accusation de ‘nihilisme’ agrémentée d’une « coloration de bolchévisme » – terme qui en langue nazie a pour synonyme ‘judéo-bolchévisme’
A partir de 1944 les ‘digressions’ préparées – mais, semble-t-il, non prononçables, tant elles sont répétitives – font massivement entrer en scène cet énoncé à deux termes, qui demeurait forcément discret (et dis-joint) en 1935. A cette date il importait de demeurer très mesuré dans l’approbation apportée à la grande trouvaille du Chef de la Science, approbation qui aurait pu apparaître comme une provocation, comme une façon de s’emparer de la formule tout en la déplaçant sur d’autres têtes – avant tout, celle de Nietzsche – et de ‘plaider coupable’ tout en ayant raison…

Avec les textes datés étrangement de « 1944-46 » (qui sont des non-dates), il s’agit tout au contraire d’assumer pleinement l’énoncé du ’philosophe compétent’, bientôt disparu en 1946, comme le théorème crucial. Dont le corollaire sera ce moment immense :la découverte de la « différence ontologique » entre l’être et l’étant – et la « chute » hors de l’un dans l’autre. En 1935 il s’agissait déjà de montrer à mots couverts que l’on maîtrisait l’accusation de ‘nihilisme métaphysique », en lui attribuant le sens que seul saurait déchiffrer celui qui perçoit le Verfall, la ‘chute’ hors de l’être dans l’étant… Grand mythos du IIe siècle, emprunté à Basilide pour la circonstance, à une époque où les travaux de Harnack avaient rendus actuels les gnoses du IIe siècle. En ‘1944-46’ il s’agit de souligner fortement que dorénavant « la métaphysique en tant que telle est proprement le nihilisme » – quitte à le redire quatorze fois dans l’incroyable Chapitre VII du Nietzsche. En 1955 pourra ainsi être lancée publiquement la nouvelle avancé déjà par les Chemins de bois, mais cette fois à l’occasion de l’anniversaire d’Ernst Jünger, dans une Lettre publique Sur la ligne (du nihilisme), titrée l’année suivante « Sur la question de l’Etre ». Là, ce sera dit solennellement : « Le lieu essentiel du nihilisme est l’essence de la métaphysique. »

Pas question, donc, de retourner à la position de 1929, qui glorifiait la métaphysique comme la « mise en œuvre de la philosophie » et percevait dans « la question de l’Etre comme tel la question englobante de la métaphysique ». Il s’agissait alors de tourner le dos à la phénoménologie de Husserl – en inaugurant sa chaire à l’université de Fribourg. Ce dos tourné, c’était la position qui « retournait » à la métaphysique, en des termes qui se montraient magnifiquement surprenants. Quand le IIIe Reich fait irruption, ce « Retour à » sera salué, comme l’est alors toute orientation d’allure rétroactive. La « Profession de foi en Adolf Hitler », écrite et prononcée en novembre 1933, avait déjà présenté « l’Etat nationalsocialiste » comme « le bouleversement total du Dasein », dans un « retourner à l’essence de l’Etre ». Mais le Cours d’Eté 1933 saluait encore fermement la métaphysique comme porteuse de cette « question englobante sur l’Etre ».

Le « Tournant » est souvnt marqué autour des dates 1934-36, bien que cet événement soit destiné maintenant à demeurer un Ereignis, un événement intemporel autant qu’essentiel. Il reste que tout bascule autour de ces moments ; Sera datée de 1936 une longue suite de notations sur le « Dépassement de la métaphysique », dépassement qui dorénavant ne cesse de se surpasser lui-même dans un non-temps.

Jacques Rancière est moqueur, face à la question sartrienne sur l’Etre et le Néant, qui fut induite avec bonne foi et tournée vers la recherche de la liberté, à partir de la question heideggerienne de 1929 : Qu’est-ce que la métaphysique ? Il lui préfère les questions de Foucault : qu’est-ce qu’un hôpital, une prison, une sexualité ?
Mais voici un philosophe qui questionne sur l’Etre, aux moments mêmes où il exige « l’attaque en vue de l’extermination totale » de « l’Asiatique ». Cela, c’est pire qu’une prison – et elle s’ouvre dans ces jours d’alors comme Reich pénitentiaire. – C’est pire qu’une hospitalisation psychiatrique, fût-elle pénale, comme aux temps soviétiques de l’ultime stalinisme. Et l’appel à la Vernichtung fait passer un vent de folie. Comment se transforme ainsi un discours philosophique, au point de parvenir à mettre bout à bout une anti-vérité, dans un Reich fou de massacre et d’enfermement ?
Voilà la question qui désormais devient la question la plus grande posée à la philosophie et par elle. Par elle nous sommes conduits vers une exploration qui agrandit celle de Nietzsche, en prévision de la grande guerre européenne, en cet instant dernier où il annonce comme une litote de l’audace que « finalement nous pourrions nous dispenser des guerres… »

Au moment où survient le Chef de la Science nazie, qui va retourner avec une brutalité aveugle la situation du discours philosophique, le demandeur d’extermination dans le Cours d’Hiver 34 s’est trouvé soudain menacé par plus féroce que lui. Et devenu l’accusé, il va lui falloir inventer en termes conséquents, mais ‘impensés’, une « seconde philosophie ». Tel est le nouveau retournement : le violent menacé va emprunter au plus menaçant sa menace. Et il développe devant nous un extraordinaire tour de force, inaperçu dans son mouvement interne, autant qu’impensé. La possibilité de pareils mouvements devient le terrain d’un travail à accomplir, pour en déceler les traits majeurs. Il s’agit bien de ce que Georg Picht nommera une grande « stratégie de l’esprit ».

Ses langages détiennent d’une main cette arme prise à la volée, et ils ne la quitteront plus, – et ils l’ajoutent à leur arsenal précédent. Quitte à lui joindre, en guise de preuve, de flagrantes contre-vérités, demeurées inaperçues, sur les écrits premiers de la philosophie. Anti-vérités destinées à affirmer – contre les textes – que le premier philosophe grec et ‘germanique’, Héraclite, se tient dans l’être, et que la « philosophie juive » de Philon d’Alexandrie résiderait dans l’étant – désigné dans le Cours d’Eté comme Gemächten, ce synonyme de Unterleib, « bas-ventre »…
Le Zarathustra de Nietzsche dans sa furie ironique évoquait le « ventre de l’Etre », qu’entendait dévotement « les prêcheurs d’arrière-mondes ». Le Cours d’Eté 35 enseigne maintenant le bas-ventre de l’étant, et l’on n’y trouve pas seulement le pinceau et la couleur qui ont peint les chaussures de van Gogh, mais aussi les gestes de la Staatspolizei, « arrêtant un suspect ». Ce qui arrive au suspect ne concerne pas « l’être ».

*

C’est dans cet intermonde qu’a voulu marquer des points la réplique au Chef de la Science des SS. Mais elle s’est prise à son propre piège en voulant instaurer une bergerie de « l’être » pour les deux plus grands des présocratiques. Car eux-mêmes s’obstinent à ne désigner que l’étant : ce τοεον que Héraclite évoquait au passage sans s’y attarder, mais que Parménide va thématiser dans une série de sept occurrences où l’on assiste aux splendeurs d’une méditation et comme à sa montée en lumière. La laideur de la « preuve » par quoi Héraclte est donné comme « le nom d’une puissance originaiire…occidentale-germanique » en le calant dans « l’être », tout en rejetant la langue des Septante et de Philon à Alexandrie dans une ténèbre de l’étant, tient à la fabrique d’une ‘vision-du-monde’ dont le tissu optique se découvre d’une extrême rudesse. Et pourtant nous lui devons en partie cette nouvelle attention passionnée aux premiers moments du dire. Mais à trop vouloir dire, dans un contexte qui la tire vers le fond de cale, la transformation heideggerienne s’est retournée sous nos yeux, – et elle se fait désormais, pour nous, à l’inverse, méthode ou plutôt parcours de déchiffrement, narration infinie du pouvoir de narrer toutes choses jusqu’à « l’être », quitte à voir se superposer les voilements et à en voir se déchirer les caches.

Nous avons à exercer par elle et à travers elle une écoute des langages, même là où elle laisse percevoir une cruciale et cruelle falsification…Et précisément là. Si en 1940 « la pensée de la race jaillit de l’expérience de l’Etre » , quel sens pourra-t-il y avoir, dans cette même lettre de 1955 fêtant l’anniversaire d’Ernst Jünger, qui identifiait « le lieu essentiel du nihilisme » à « l’essence de la métaphysique » – et, quelques pages plus loin, débouchait sur l’affirmation en vue de « reconquérir les expériences originaires de l’Etre » dans l’Abbau, – traduite plus tard par Gérard Granel et Jacques Derrida simultanément comme « la Dé-construction ». Ce terme heideggerien fera le tour du monde : Tom Wolfe soulignait en quels termes il est devenu « fashionable » à Manhattan.

Mais que faire d’une « expérience de l’Etre » d’où a jailli « la pensée de la race » et la « sélection de la race » ? Etrange ‘originaire’, et véritable impasse.

*

Or voici qu’en mars 2007 un débat télévisé fait apparaître sur l’écran de Public Sénat le promoteur du livre collectif que les éditions Gallimard en le refusant nommaient avec un sérieux ironique Heidegger à perdre la raison ?
Mais voici le débat sur écran affirmant soudain que « le phénomène de l’extermination n’est pas réductible à ce que l’on en dit en ce moment »… Proposition obscure, et même menaçante, qui s’éclaire par la suivante : car « il nous faut faire face à un nihilisme »…
Que signifient ces deux phrases ? Que « le phénomène de l’extermination » n’est pas « réductible à ce que l’on en dit », quand on évoque tout simplement le nazisme, – car ici la clé serait de « faire face à un nihilisme »… C’est donc au « nihilisme » qu’il faudrait remonter ? C’est lui le vrai ‘auteur’, le véritable coupable des crimes et non « ce que l’on en dit en ce moment » ? Ce livre collectif aux onze auteurs va inlassablement répéter de page en page que « le fléau de la métaphysique » est « porté au comble du nihilisme » ? C’est lui, et lui seul, et donc elle, et elle seule, qui sont le (et la) coupable, s’il en est.
Ce n’est pas le nazisme, – c’est le « nihilisme » de la « métaphysique » qui aurait exigé et effectué « l’extermination »… Dans ce livre collectif édité sous l’œil d’un tel visionnaire, une note, à la page 296, fait référence au terrible Cours d’Hiver heideggerien de 1933-34 et à la séquence furieuse qui exige la völlige Vernichtung. Cette note, la voici, on peut se dispenser du nom de son auteur : « Nous n’avons pas le temps de lire attentivement le passage évoqué … »
Voici comment se traite, dans un volume de 526 pages, par une note de cinq lignes qui déclare manquer de temps pour lire deux pages, l’injonction impensable du philosophe de ‘la vérité de l’Etre’, dans l’hiver 1933-1934 sous le titre de « L’essence de la vérité ». La Vernichtung que va réaliser méthodiquement le Vernichtungslager de Belzec dans le printemps 1942, suivi dans l’été par celui de Birkenau-Auschwitz II, auxquels s’ajoutent Sobibor et Treblinka – précédés dès le premier hiver de la guerre sur le Font de l’Est par les Einsatzkommandos, sauf là où parfois un général courageux interdisait « les pogroms ».

Ici se pose la question : peut-il exister un énoncé philosophique qui soit criminel ? Et en ce cas, que s’ensuit-il ?

Ici est mise à l’épreuve l’avancée à venir de l’attention philosophique.

Face à une régression qui met en jeu expressément une démarche destinée à « répéter le commencement de notre existence historique-spirituelle pour le transformer en l’autre commencement ». – Ainsi ce vervandeln, ce « transformer », il nous faut en suivre le parcours métamorphique et en recomposer la stratégie : en la voyant se jeter aveuglément dans l’exigence de l’extermination dès l’hiver 1933-34 . Pour se diriger vers « la fin ultime » du Rassesein, de « l’Etre-race », en l’an 1940 . Cette transformation dangereuse qui s’énonce comme « l’autre commencement » par quoi le peuple allemand vient se replacer « dans la puissance de l’Etre », in die Macht des Seins, là où « la question de l’Etre » est « mise en relation avec le destin de l’Europe » et « où sera décidé le destin de la Terre », – elle sera donc préparée dans les langages l’année même où Heidegger en personne remet une lettre importante au Secrétaire d’Etat à l’Intérieur, Wilhelm Stuckart, celui-là qui rédigera le Protocole de la Conférence de Wannsee administrant la « Solution finale ». A la demande de ce dernier, cette lettre du 29 août 1934 propose « l’institution d’une Ecole de Professeurs pour le nouveau Reich ».
Et cette transformation est annoncée et décrite dans le Cours d’Eté 1935 qui s’achève et culmine dans l’affirmation de « la vérité interne et la grandeur » du « mouvement nationalsocialiste ». Proclamation dont s’inquiètera plus tard le jeune Jürgen Habermas, quand le Cours d’Eté crucial de 1935 paraît en 1953, porteur de pareils énoncés.

Voici donc ce qui va se décrire alors sous le titre d’Introduction à la métaphysique, pour souligner que « vu en métaphysique … ce serait nihilisme », – metaphysisch gesehen … es sei Nihilismus… Là où « le peuple métaphysique » est « tombé hors de l’être » sur « le chemin de l’étant ». – Ici la langue philosophique heideggerienne, entrée au noyau même des langues nazis, vient dévoiler pour nous ses propres transformants. Elle nous contraint à entrer ici dans une « philosophie expérimentale », qui était le souhait de Nietzsche, quitte à ce qu’elle coûte maintenant pour nous du sang et des larmes .

Certes, elle dévoile à tout moment cela, en le voilant – et par là même elle nous contraint à un dévoilement second de ce « transformer en l’autre commencement ».
Et cet exercice constant qu’elle impose, à mesure qu’elle-même se retranche plus profondément dans le voilement et en déguise davantage le double ‘Tournant’. – Wendung vers la ‘métaphysique’, appréciée de la presse en janvier 1934, – puis, après l’offensive du ‘Chef de la Science’, Kehre, annoncée par Heidegger lui-même dès 1943, dans la ‘Remarque finale’ d’une mince brochure heideggerienne des Editions Klostermann, contenant une première conférence sur « L’essence de la vérité », datée de 1930. Mais Kehre effacée dans les rééditions, y compris pour l’édition française de l’année 1968, avant de se désigner à nouveau en après-guerre définitif… Et cette fois comme un événement hors-temps.

Cette transformation perpétuelle est un entraînement permanent à devoir approfondir le travail de dépistage des transformats et à en faire ce mouvement de libération en profondeur qui se retrouve, chaque fois, aux prises avec une entreprise croissante de resserrement, dans les figures successives du déguisement accru. A partir des attaques qui jaillissent de partout dans le Reich dangereux, y compris pour ceux qui l’acclament.
Le « personnage absurde » du ‘philosophe compétent’ Krieck, comme il méritait d’être nommé – par ceux-là mêmes qui ont adopté jusqu’à aujourd’hui, les yeux fermés et à leur insu, les termes d’un féroce discours de guerre –, le voici devenu le porteur du talisman, dans le discours « métaphysico-nihiliste » d’aujourd’hui.

Là est la véritable blessure centrale, dans le débat des temps futurs, digne de susciter à elle seule un double « Tractatus ». Tout à la fois Tractatus politicus et Tractatus ontologico-philosophicus…. En y ajoutant ce que Nietzsche nommait chez Spinoza « la moquerie à l’égard de la rancune ».
La ‘rudesse de la transgression’ qui s’y déploie – cette pratique mise au compte de ce qui se nomme « la métaphysique » pour Heidegger en 1929, au moment où il la célèbre avec un enthousiasme communicatif, – c’est désormais un atelier provisoire au coin d’un immense champ de fouilles, qui va contraindre à pousser plus loin la nécessaire « philosophie expérimentale ».

C’est cela même que demandait Nietzsche – et, une fois au moins, Kant lui-même, dans la première Critique. Pour envisager qu’elle débouche sur un mode spinozien de Tractatus, ou un mode « logico-philosophique » de façon wittgensteinienne ? Car ici les briques du philosophico-politique sont jetées au cœur de ce « champ d’ossements » que Heidegger refusait de regarder, aux moments où il s’y trouvait lui-même dangereusement assiégé. A des niveaux toujours davantage croisés et superposés. Et cet enchâssement croissant des niveaux en accroît l’énigme, persistante, et la présente au regard analytique comme une auto-anatomie. – Ou un champ de coupes, dans un montage de langues et de donnes réelles, cruellement. Et il y a évidence : cette tragédie politique, aggravée par la persistance dans le temps que livre la parution préparée d’une « Edition intégrale », cette tragédie ne livre pas au regard un philosophe « innocent ». L’implication constante du « philosophe « dans le « politique » alourdit le poids tragique de la question. Elle lacère le tissu vivant de la langue du philosophique, au pire moment de l’histoire européenne et de l’aventure du monde. Elle nous emporte dans la tâche de suivre pas à pas les possibles de sa transformation. Et elle nous force à une méthode, – encore jamais pourvue de son mode d’emploi.

Or cet emploi doit inventer son propre mode, à l’épreuve même du « transformer », du verwandeln qui s’y déploie. Dans un jeu de cache encore jamais déployé par la langue qui, depuis l’ironie du Gorgias socratique, se nomme philosophie. Or ce n’est pas à une simple partie de cache-cache langagier que l’on assiste, car les enjeux se comptent ailleurs, et par millions de massacrés et de suppliciés, par des enfants jetés vivants dans des fours en flammes.
Mais il est vrai qu’aucun autre éclairage ne nous fait pénétrer à ce point dans les soubassements ‘pensifs’ de la dramaturgie, déployée durant les douze années d’un empire sanglant et menteur, et repliée ensuite dans une nappe de ‘tranquillité’ qu’il fallait également inventer.

La lumière de Hölderlin, de Rilke, de Trakl, – de Celan – à l’intérieur de ces langages nous découvre un frémissement de langue sans égal : Der Tod, ein Meister aus Deutschland, « La mort, un maître [venu] d’Allemagne », par Celan, nous donne la réponse au mot d’ordre ‘existentiel’ qui faisait en 1927 de l’être-pour-la-mort la consigne obligatoire de ‘l’authenticité’. Le même vocable eigentlich, que traduisait mal le mot français ‘authentique’, servira pour désigner en 1944 la ‘métaphysique’ comme le ‘nihilisme authentique’, der eigentliche Nihilismus, dans le redoutable chapitre VII du « Nietzsche » qui consacre définitivement ce qu’il faut bien appeler « l’équivalence » de K. » – « la métaphysique est l’authentique nihilisme »… Das eigentliche Sein zum Tode… – Die Metaphysik ist der eigentliche Nihilismus… Ces deux eigentlich sont le même message, – mort et nihilisme.

Voici ce qui advient de la métaphysique, la « science de l’être », Wissenschaft des Seins, comme l’a traduite, à partir de l’arabe du Xe siècle, le traducteur allemand d’Al-Farabi en 1890 : à partir du premier texte au monde qui s’intitule « Essai sur le dessein de la Métaphysique », découvert par Avicenne à Boukhara, cité par Averroès dans son Grand Commentaire, qu’exalte Dante dans les premiers chants de l’Inferno.
Mais en 1944, au terme des tribulations auxquelles l’a soumise le IIIe Reich, « la métaphysique est l’authentique nihilisme » : c’est la signature de la transmutation, du transformer qui opère dans la machine du Reich et de son plus profond témoin engagé ou immergé. Elle est dorénavant le substitut de ce qui se nommait l’être-pour-la-mort, critère suprême de l’Eigentlichkeit. Mais ‘authenticité’ improvisée au cœur du grand danger, et qui nous instruit surtout des profondeurs où se fabriquent alors les ‘armes nouvelles’. Telles les caves de Dora, – là où se fait alors le montage des engins spatiaux qui vont aller à la conquête de l’espace, mais qui pour le moment servent à bombarder Londres.

Dans le même siècle, un certain Lénine annonce, dans la nuit du 24 octobre 1917, « le grand jour qui libérera le peuple de l’arbitraire policier ». Mais le même Lénine, le 4 janvier 1923, proposera aux survivants, dans son message testamentaire, de « déplacer Staline » et de « nommer un camarade … plus tolérant, plus poli… » C’est ce même Staline qui emploiera plus tard ses journées à signer au crayon rouge des « albums » de condamnés, à exécuter plutôt deux fois qu’une, lorsqu’il souligne deux fois.
Le 25 décembre 1931, en guise de réveillon de Noël, Heidegger confie à l’étudiant Mörschen son adhésiion à la « méthode Boxheimer »… Le Boxheimer Dokument vient alors d’être découvert par la police de Weimar sur un nommé Werner Best, membre du cercle d’Ernst Jünger, plus tard Gauleiter du Danemark et inventeur du grand fichier tournant de la Gestapo. Le document établit déjà la liste des personnalités politiques à abattre, aux moments de la prise du pouvoir nationalsocialiste. C’est à cette méthode de pensée et d’action que se rallie expressément le Heidegger du réveillon de Noël 1931. Aux moments où il vient d’écrire sa première conférence qui porte le titre de « L’Essence de la vérité ».
Son premier Cours d’Hiver après la prise du pouvoir hitlérienne s’intitule aussi, on l’a vu, « L’Essence de la vérité ». Et ce même intitulé – Wesen der Wahrhei – nous savons qu’il ouvre sur l’Angriff, « l’attaque dans le but de la totale extermination », mit dem Ziel der völligen Vernichtung. Exigée neuf ans avant la mise en action du premier camp de la Vernichtung à Belzec, au printemps 1942, et à Auschwitz II-Birkenau dans l’été de la même année terrible.
En voici, après les langages, les nombres réels :

Auschwitz II-Birkenau 1.000.000 de victimes juives
Treblinka 750.000
Belzec 550.000
Sobibor 200.000
Chelmno 150.000
Maidanek 50.000
2.700.000

Ce montant-là est celui des camps secrètement désignés comme Vernichtungslager, sur les cinq millions cent mille victimes. Dont 300.000 dans les KZ, Konzentrationslager. Les autres, dans les tueries des Einsatzkommandos.
Secret d’Etat, – mais Charlotte Delbo et Danièle Casanova verront pourtant de leurs yeux le mot inscrit sur un petit morceau de bois à l’entrée, « comme on lit Chasse gardée ou Propriété privée ».
Ce n’est pas « l’arme du crime qui fait le crime », dira le livre à perdre la raison dans sa version de l’an dernier… Mais là, dans cet espace des camps secrets, munis des chambres à gaz comme secret d’Etat, c’est là que le crime principal est commis.
Développer dans ses plis le transformer, le verwandeln qui procède du Boxheimer Dokument dans son programme d’assassinats, à travers le Cours d’Hiver 33 sur L’Essence de la Vérité et les développements sur « l’Etre-race » comme « fin ultime » en 1940, – du réveillon de 1931 aux années 1933-1940 et par-delà, – cette tâche nous introduit, non pas au secret de la « métaphysique », mais au plus secret de la plus grande tragédie politico-philosophique de l’Histoire.
Ses développements sont ceux d’une tâche philosophique. Mais ne serait-ce donc pas celle qui va nous délivrer de l’illusion de la « vérité de l’être », ainsi entendue ? Mais du même coup, elle nous apporterait l’approche et l’apprentissage d’une mise en œuvre qui s’attacherait à faire entendre raison aux puissances de transformation ? Elle serait alors sur la voie de nous questionner, dans les termes d’un « Qu’est-ce qu’elles sont ? »

Entendre, dans l’écoute ? Raison, ligne dessinée sur l’horizon, comme mise en clarté des donnes du jeu ?

Qu’est-ce donc que cet apprentissage ? Ce serait la méthode des mises en connexions des champs transformants – connexions qui traversent les espaces de langues. Qui relient les langues philosophiques dans leurs cohérences supposées ou conquises, inventées, – à travers le chaos des langages idéologiques dans leur broussaille apparente et leurs groupes transformants, en interaction ou souvent en guerres sous-jacentes. Sans omettre les langues de l’art et surtout cette efficace plus singulière qui constitue une véritable ‘poiesis » du langage, agissant par résonance. Mais que l’on ne confonde pas : cette poiesis n’est pas poème, même si une étrange similitude peut devenir source de confusions singulières.

 

*

« Je suis sorti de l’époque nazie dans une sorte d’abrutissement », nous décrit Günter Grass… « Il a fallu les témoignages de Baldur von Schirach au procès de Nuremberg pour que je croie que les crimes avaient effectivement eu lieu…»
Mais, à l’inverse, il ne faut pas compter sur les disciples pour déchiffrer calmement des écrits tels que ceux du tome 37, du tome 69, du tome 90 (parmi d’autres) de l’Edition intégrale, de la Gesamtausgabe – puisque de leur propre aveu , ces mêmes disciples ne trouvent pas « le temps de lire attentivement »… le Cours d’Hiver 1933-34 « Sur l’Essence de la Vérité » et ses pages d’appel à l’extermination – ou celles de 1940 qui imposent le Rassesein comme « fin ultime », liée à la « sélection raciale », à la Rasse-züchtung jaillie de « l’expérience de l’Etre »…
Une sorte de stupeur frappe donc ainsi le corpus philosophicum. Mais cette stupeur non exempte d’agressivité est elle-même un effet prolongé – jusqu’à nos années 2001-2004 et aujourd’hui – de la fabrication mythologique qui va se poursuivre… Capable d’imputer, non pas au Reich hitlérien, mais au « fléau métaphysique » et au « nihilisme à son comble » le désastre qui a laissé l’Europe et une grande part de l’Asie dans une stupeur exsangue, sur laquelle le stalinisme de l’après-guerre aura fleuri.
Qu’une part non négligeable du corps philosophique demeure saisie d’une forme étrange de sidération, cela se mesure à la quantité mesurable d’injures qu’elle déverse sous formes de livres, revues, blogs sur sites internet – pratique injurieuse à laquelle Heidegger lui-même ne s’est guère adonné, la laissant à son furieux adversaire, le « Chef de la Science » Ernst Krieck, le « personnage absurde ». Qui allait jusqu’à décrire Heidegger lui-même comme un « ferment de décomposition »… Par la dramaturgie qui a conduit la philosophie dans « l’Impensé » – en quoi, nous l’avons vu, le Heidegger des « Chemins de bois » déverse « l’être et l’étant », et « la métaphysique » elle-même –, par ce parcours ce qui en ressort maintenant, c’est la possibilité de maintenir le regard sur le labyrinthe, tout au long de l’Irrweg et du vervandeln : erreur, certes, errement, et pouvoir de transformer au point de mentir, jusque sur Héraclite et Parménide, en leur attribuant aux points cruciaux un dire qui n’est pas celui-là. Mais errement qui exerce désormais la possibilité de percevoir et de faire aujourd’hui de ce possible une liberté pour une pensée.

En 2006 Grass décrit son effort d’écriture pour aller « au bout de l’apprentissage » qui fut le sien, en dénonçant « le silence du peuple allemand » sur l’implication nazie, – tout en taisant durant soixante ans son appartenance à la Waffen SS. Aux mêmes moments à Paris en 2002 une voix anonyme faisait dire, à l’occasion d’un colloque à la Bibliothèque nationale de France, « l’influence considérable » de Heidegger sur « les penseurs français » comme « le récit d’une conquête »… Il importe moins de savoir pourquoi la ‘pensée française’ s’est laissé naïvement ‘conquérir’, que de percevoir clairement comment les puissances du langage peuvent se laisser modeler par la Verwandlung nazie, qui a pu conquérir un espace immense dans le corps de philosophie. Et comment le récit analytique de cette conquête dans les langages est désormais la chance urgente d’un itinéraire de libération.

*

Certes l’ampleur de la tragédie dans laquelle est engagé ou immergé l’opus philosophicum heideggerien est d’une telle dimension que celui-ci bénéficie de celle-là, d’une certaine façon. Et qu’il y trouve son destin de champ tragique.
L’effet a son envers : il nous faut en explorer la catastrophe, qui ne cesse de nous livrer une nouvelle connaissance des possibilités redoutables que recèle ce qui peut s’appeler la transformabilité des langages.
Celui même qui invoque à tout propos « la vérité de l’Etre » a prononcé durant plus de sept décennies, et par delà sa propre survie, une doctrine dont le pivot tient à ce mot : être. Quoi de plus solide ? Le « berger de l’être » sans cesse invoqué en sera, bien sûr, Héraclite. Mais la page 103 du Cours d’Eté 1935 est le couronnement venimeux de cette promotion forcée, marquant au surplus par l’opposition de la « puissance occidentale-germanique » et de la « philosophie de religion juive » dans la ‘différence’ de l’être et de l’étant. Or c’est là justement qu’était recelée une imposture éclatante : puisque, de « l’être », Héraclite n’a jamais soufflé mot.
Au même moment, ce « faux » d’une ontologie fictive nous découvre en perspective les stratégies de la guerre des langages. Sur cette pierre d’absence se sont édifiées des conséquences illimitées. Tel fait carrière durant toute une vie sur la thèse du ‘problème de l’être’ dans la métaphysique d’Aristote, – et de la même voix, ira se plaindre, à la façon Heidegger, de ‘l’oubli de l’être’…Ainsi s’enseigne la philosphie…
Ainsi Héraclite et Parménide sont arbitrairement consacrés « pâtres de l’être », en forçant leur usage du verbe sacro-saint, là où ils ont mentionné simplement ‘l’étant’. Tandis que d’Anaximandre il nous reste une seule phrase, de quelques mots, où le hasard a fait qu’apparaît également « l’étant », au datif pluriel, ???? … Lui sera rejeté dans les ténèbres, là où la « métaphysique » a manqué ‘l’être’ (à l’infinitif), pour le vouer ainsi à ‘l’étant’, dans sa ‘chute’ – « depuis Anaximandre jusqu’à Nietzsche »…. Là aussi se découvre à l’arrière-plan le pastiche heideggerien de l’oxymore de Krieck, le ‘philosophe compétent’ : celui qui en 1940 avait dénoncé vigoureusement « les ontologues » – « depuis Parménide jusqu’à Heidegger »…Ainsi c’est son schème rhétorique de malédiction qui est repris post mortem, en l’an 1949… L’ironie de la philosophie excède ici ceux qui la portent à leur insu.

Autour de ce schème, devenu poncif, et par lui, opèrent encore aujourd’hui d’innombrables opérations, dans un extraordinaire foisonnement. Et cette fois la philosophie déploie un extraordinaire humour noir, à l’insu de ses usagers.
Il redouble, par le remède apporté à ‘la chute hors de ‘être’, par le cadeau d’anniversaire apporté à Jünger dans l’année 1955 : « la Dé-construction », écrite avec un tiret par un traducteur fasciné, Gérard Granel. La date est la meilleure possible, ici – c’est l’année 1968.
Il va s‘agir, par l’Abbau ainsi traduite, de « reconquérir les expériences originaires de l’être ». Mais l’Abbau a aussi le sens d’un puisage, et ce puits sans fond est le signe même de la transformation zéro. Celle-ci peut se nourrir d’elle-même à l’infini, et elle nous laissera toujours sur notre faim. Jusqu’au moment où elle fait perdre l’appétit de « lire attentivement »… Cette analytique est bien un apprentissage Mais pas plus que Günther Grass elle n’est venue à bout de cet apprentissage même, bien au contraire. Au moment où celui-ci achevait le procès qu’il avait fait au ‘silence’ du peuple allemand, du moins tel qu’il l’entendait, il lui fallait encore évoquer le pire des monstres secrets – la SS. Et nous-mêmes, nous découvrons par le Séminaire secret déposé aux Archives de Marbach, que Heidegger entendait construire l’avenir par ce pire – la SS comme exemple d’une « construction organique ».

Ici le narrateur vient relayer le professeur – et la narratique vient occuper la place critique laissée partiellement vide par le ‘philosophique’. Comment laisser en paix sur la table le tome 90 de la Gesamtausgabe, paru en l’an 2004, là où trône à la page 204 un tel projet : Eine organische Konstruktion ist zum Beispiel die SS – La SS comme « construction organique pour exemple »…
Parlant de son bref passé dans la Waffen SS, Günter Grass se décrit « Epluchant les oignons ». Peut-être l’oignon de Heidegger était-il trop grand, pour l’analytique. Dans les dernières années, selon Hannah Arendt, il lui confiait sa tentative d’écrire une « introduction » à son Edition intégrale, et finalement il renonçait à l’écrire. Peut-être trouvera-t-on des fragments délaissés de cette tentative. Que nous diraient-ils ? L’oignon était indescriptible, précisément parce qu’il incluait l’œuvre philosophique entière, y compris dans certains de ses meilleurs moments. Ainsi des chapitres du livre sur Kant qui décrivent chez celui-ci l’approche de « l’imagination transcendantale », cette puissance de la pensée qui dessine comme d’avance les traits de l’expérience. – Mais soudain, dans la IVe section du livre, la description déraille.

Et voici, en pages finales, que « rien ne répugne aussi radicalement à l’ontologie » – que l’infini… Extraordinaire ironie heideggerienne, à l’égard d’une revue de ce nom, qui l’a désigné et consacré lui-même comme « l’irréprochable »…
Comme plus tard les Séminaires sur Nietzsche affirmeront que « l’Etre refuse à la métaphysique… » d’être « concernée par l’Etre »… Voici la mise en fable, qui va s’apprêter à dérailler sur une prétendue « expérience de l’Etre » comme le « jaillir » pour la pensée de la race…

Mais cette finale contredit les pages acérées qui ouvrent le livre : où « le nom de ‘métaphysique’ manifeste une difficulté fondamentale de la philosophie… »
Voici, en 1933, que « la « philosophie arabo-juive » est dénigrée. Alors qu’elle est la première à énoncer la métaphysique (prétendument ‘occidentale’), par un penseur né au cœur de l’Asie. Et que la philosophie arabe est première à réaffirmer avec force l’intellect agent, « poétique », commun à tous les hommes et, par Ibn Rochd-Averroès, à décrire le « sujet mouvant » entre ce poièticon » et « l’intellect matériel ».

Tandis que la pensée juive de Luria à Safed en Palestine décrit l’Infini « s’exilant » pour laisser place au point infime du premier moment de l’univers
– cet « acte éternel, mais qui se produit dans le temps », dans les termes d’Averroès. Le puisage de la déconstruction heideggerienne, de l’Abbau manque les plus grands moments de la philosophie, en donnant l’exclusivité de tout problème à la « métaphysique occidentale ». Et laisse sombrer dans le pire – « la pensée de la race »– ce qu’elle va nommer « l’expérience de l’Etre », la « vérité de l’Etre ».
L’ampleur de la tragédie dans laquelle l’opus philosophicum s’associe au nom de Heidegger est telle que ce nom s’accroît de l’ombre de celle-là. Tel est l’espace étrange, l’Unheimlich, terme cher à Freud, qui lui est commun avec celui dont il est si loin.

Des remarques comme celles qui surgissent en 2002 à la Bibliothèque de France découvrent la difficulté qu’il y aurait à tenter d’établir une cloison entre le politique et le philosophique. En voulant établir ce mur étanche on pourrait en venir aux déductions suivantes : Le « rang mérité de grand penseur » accompagnerait Heidegger « de la possibilité terrifiante qu’il ait eu raison en ce qui concerne la national-socialisme » Ainsi, et « si choquante que soit cette suggestion pour notre sensibilité morale, notre intégrité intellectuelle nous oblige à nous demander sir le nationalsocialisme ne représente pas la réponse authentique à la question de savoir comment nous devrions vivre ».

Voici une genuine answer… Mais qui présupposerait une curieuse cloison entre « sensibilité morale » et « intégrité intellectuelle ».

 

A ces deux entités, ainsi bizarrement affrontées, il faudra opposer ce qui pourrait se nommer une éthique des langages. Face à « l’intégrité » qui consisterait dans « la manière de vivre » d’Eichmann et de Hœss, de Heydrich et Himmler, – et la manière d’écrire selon ce dernier « une page glorieuse mais qui ne sera jamais écrite » : la page de la völlige Vezrnichtung accomplie dans les Vernichtungslage.
Cette ‘intégrité’ serait alors celle du commandant du camp de Treblinka, dont le principal souci, décrit par lui-même, fut de raccourcir à trois quarts d’heure le temps « perdu » entre l’arrivée du train de mort, et l’entrée des victimes dans la chambre à gaz… Mais cette page d’écriture inscrite dans l’histoire réelle nous dissuaderait gravement de séparer ‘la sensibilité’ de ‘l’intégrité’.

S’il nous fallait en dégager un Tractatus, il semble pouvoir nous incliner plutôt ves la tentative d’analyse ‘politico-philosophique’ qui s’évoquait d’elle-même ainsi. Et pourtant, nous ne rangerons jamais dans le même paquet l’analyse heideggerienne de l’imagination transcendantale, dans le Kantbuch de 1929, et les propositions enchaînées à partir du nom d’Héraclite dans le Cours d’Hiver 1933-1934, – là où « l’essence de la vérité » impose « l’attaque en vue de l’extermination ». Où serait, ici, la frontière étanche entre « le penseur » et la « réponse » à la « manière de vivre » – en termes himmleriens ?

 

*

Certes, contrairement à Carl Schmitt, le ralliement heideggerien au nazisme n’apporte guère de poids supplémentaire aux forces industrielles et financières qui vont aider Hitler, au moment de conquérir la signature du Reichspräsident Hindenburg et par elle la chancellerie et l’Etat, en janvier de l’an 33.

 

Mais plus encore que Schmitt, il nous fait explorer les puissances d’illusion que peut produire et fournir la transformation des langages dans les moments de grande vacillation. Et il nous découvre à quel point elles peuvent contribuer à des passages fantasmatiques au réel, par quelles ressources, et par quel agrandissement de son inflation secrète. La puissance proprement philosophique des langages peut se mettre ainsi au service de la mise en capture de la pensée. Quand la raison est l’adversaire le plus dur de la pensée », certes, – et réciproquement.

C’est là que la grandeur philosophique, dans les moments où elle semble se faire incontestable, peut contribuer à la capture historique d’un peuple entier, par une rage qui lui était étrangère au temps de Hölderlin, de Jean Paul, de Goethe, de Nerval. Certes le pathos de la grandeur contribue lui-même à cette inflation. Mais il importe de reconnaître l’agrandissement de l’illusion, qui peut procéder de ce pathos même, lorsqu’il est porté par une affirmation de langue philosophique elle-même qualifiée de « fondamentale ».
Dans le double usage des langues, là où la Grundfrage vient confirmer une Fundamentalontologie, un véritable ‘fondamentalisme’ prend source, et vient relayer l’affirmation du nécessaire « fanatisme », prônée dans l’autobiographie hitlérienne. Une excuse gigantesque est en train de naître, par cette multiplication des emphases. « Ce que l’on dit aujourd’hui de l’extermination » sera renvoyé, aujourd’hui, par-dessus la tête du nazisme, au prétendu « nihilisme », nous le verrons, – lui-même identifié, bien sûr, à « la métaphysique ».
Pareille genèse va conférer une ‘noblesse’ fantasmatique au travail des bourreaux les plus plats qu’a connus l’Histoire, les plus ordinaires, les plus lourdement marqués par la bêtise. Le travail ‘philosophique’, dans ses plus fortes résonances, s’est trouvé ici relié de façon complice au jeu du « grand danger », – trahissant le rôle que lui assignait Nietzsche, de prémonition et de médecin. Rôle que lui-même n’a pu jouer qu’après-coup : pour notre siècle, à son commencement.
Mais l’apprentissage comme philosophie est la découverte qui se laisse voir, au fond du puits de l’exploration. Il délivre de « l’ivresse du destin », du Schicksalrausch cher à la langue heideggerienne. A l’horizon, son lendemain va donner à voir un intraduisible hang over : cette ‘gueule de bois’ énorme, qui survient avec le moment de nudité survenu dans l’après coup. A la mesure de la grandeur dans la catastrophe et dans l’espace de la traversée effectuée.

Cette grandeur de la tragédie projette une ombre portée : sur l’ampleur du corpus philosophique concerné. Et cette géométrie projective de la catastrophe, sans cesse transformée dans ses stratégies, devient source d’un douleur accrue de l’Histoire. C’est la confusion dangereuse d’aujourd’hui.

Car la plus grande tragédie philosophique depuis la mort de Socrate en est exactement le revers transformé.
Dans la navigation heideggerienne, naufragée dans l’espace que lui-même a décrit en 1935 comme « planétairement déterminé » par « la vérité interne et la grandeur de ce mouvement » – le nationalsocialisme –, l’immense vaisseau s’efforce de naufrager la philosophie elle-même, en demandant à sa postérité de se sevrer – sich entwöhnt – de sa connaissance, déguisée là où « le paysan creuse d’un pas lent ».

Et cela, au moment même où il fait attribuer le naufrage, non pas aux bourreaux eux-mêmes, qui ont ouvert de leur main la béance au fond de cale où ils assassinaient leurs victimes, mais à « l’humanisme », – ce mot innocent que cinq immigrés allemands importaient à Paris en 1844, avec Ruge, Moses Hess, un certain Karl Marx, un anglo-allemand du nom d’Engels, et Heine, poète de la féerie ironique. C’est Hess qui va apprendre au jeune Marx qu’à Paris circule un mot curieux et intéressant : le communisme. Les conséquences des langages, y compris par les plus graves prolongements, vont surgir de partout dans ce maëlstrom.

Le moment serait donc venu, conclura la Lettre à Jean Beaufret sur l’Humanisme, de « se sevrer de toute surestimation de la philosophie » ? Ainsi la sortie hors du temps du nazisme par ce biais va permettre d’en effacer l’entrée et ce qui s’ensuivit. Le mot ‘humanisme’ proposé par Beaufret avec politesse pour ne pas prononcer le mot ‘nazisme’ et comme pour avancer justement la planche de sortie, sera ainsi audacieusement retourné, comme une cible de remplacement. Ce sera lui, le ‘malfaiteur’ que l’on recherchait, lui, – ou elle, la philosophie elle-même et, avant toute chose, la ‘métaphysique’, que tout le monde croyait n’être qu’une survivance innocente.

Ici le ‘philosophe compétent’, l’ex-Chef de la Science en train de mourir dans un camp de dénazification américain, est donc venu apporter à point nommé l’apport de son hyperparadoxe ? Tout ce qui lui sera opposé, ou avancé en forme d’approbation feutrée, au cas où il aurait voulu faire de sa ‘polémique aveugle’ une inculpation effective, tout cela va se trouver ainsi réinvesti en figures prophétiques ou d’allure prospective, mais d’abord en toute discrétion.
Voici que maintenant, dans la Lettre à Jean Beaufret, « la vérité de l’Etre questionne plus originellement que ne peut le faire la métaphysique ». Or justement le paragraphe qui précède s’achève sur « la proie du nihilisme »… D’un paragraphe à l’autre un pont était légèrement jeté déjà. Les choses pourront commencer à être dites ouvertement, mais comme « le paysan creuse d’un pas lent ». Plus tard cela pourra âtre dit sur des trompettes guerrières : ainsi le jour de l’anniversaire du chantre de « la Mobilisation totale ».

Il sera bientôt possible de prononcer cela de façon plus remarquée, dans les « Chemins de bois », les Holzwege « qui ne mènent nulle part », mais conduisent sur les sentiers préparés de ce grand tournant. La publication des cours sur Nietzsche permettra en 1961 d’avancer des propositions telles que celle-ci : « …là même le principe de l’institution d’une sélection de race, c’est-à-dire non pas seulement d’une simple formation de race, mais la pensée de la race consciente d’elle-même, possible, c’est-à-dire métaphysiquement nécessaire…» Arborer ici, non sans provocation volontaire, ce qui va s’étendre plus violemment dans les parutions récentes de la Gesamtausgabe, en 2004 au tome 90, sur le Rassesein, « l’Etre-race », et « quand la domination en tant que cette race est élevée en fin ultime… » – c’est placer là, encore une fois, la ‘métaphysique’ au point pivot de toute énigme. Là où le paradoxe tombe, en fin de jeu, du côté du pire.

Deux ans après l’entretien-testament du Spiegel, qui affirmait en 1976 la « solution satisfaisante » apportée par « le nationalsocialisme, il est vrai, » au « problème de la technique », voici que Jean Beaufret écrivait une lettre à Robert Faurisson, dont les publications annonçaient alors la « bonne nouvelle » – d’un chiffre du génocide « égal à zéro »…Le même Faurisson vient de reparaître à Téhéran pour annoncer à nouveau son chiffre zéro, devant un président fanatisé et une foule hurlante – et cela au pays de Cyrus, qui libère un peuple déporté dans l’Exil.

Le livre que les éditions Gallimard en 2006 ont refusé de publier en le nommant ironiquement Heidegger à perdre la raison, imprimait dans ses ‘bonnes feuilles’ adressées alors à toute la presse, aux pages 31–34, les propos suivants : au sujet des chambres à gaz hitlériennes, le chef de file y affirmait « partager l’opinion » de Jean Beaufret, qui lui-même avait fait état des « mêmes doutes » que Faurisson. C’est ce « partage…des mêmes doutes », ce négationnisme affiché qui sans doute suscita les réserves, puis le refus de l’éditeur. Autant qu’il soit possible de le supposer.

Un autre éditeur prend la relève, un an plus tard, et publie le livre, muni cette fois d’un prologue bref, de la même plume. Où s’exprime le regret de n’avoir pas vu le public « prendre connaissance des pièces du dossier ». Voici maintenant, affirme-t-il, le « dossier » publié, et « sauvegardée la possibilité d’un véritable débat ». Sauf en ceci : précisément les pages 29 à 37 du texte de l’année précédente ont été remaniées ou suppriméesz ! Et aux renvois à Faurisson sont substituées … des références à l’Apologie de Socrate… Voilà ce qui s’appelle vraiment les « pièces du dossier ».
En revanche il semble qu’aient été respectées la quantité et la qualité des injures, si abondamment répandues par ce pamphlet dans sa première version. Ce qui n’est pas une mince affaire, car en voici des échantillons parmi les mots favoris : « déjanté, escroc, filou, tartuffe, diffamateur, canaillerie, pilleur d’archives, pornographique, imposture, terrorisme, hostilité généalogique, vierge à ses premières menstrues, ignorance crasse…» Même dans Les Pieds nickelés, cette abondance eût paru redondance.

Je pense que la tragédie heideggerienne mérite d’être autrement défendue.
Elle signifie autre chose qu’un chorus aux langages de troupiers.

Mais le pire n’est pas là. Il est, par le même chef de troupe, dans l’affirmation qui fut annoncée cette année durant le débat de Public Sénat. Selon laquelle « l’extermination n’est pas réductible à son histoire, à ce que l’on en dit en ce moment… », car il nous faudrait, selon lui, « faire face au nihilisme ». Façon embarrassée de faire entendre … que l’extermination n’est pas ‘réductible’ à son histoire, à « ce que l’on dit en ce moment », qu’elle n’est pas vraiment le fait du nazisme, – mais…du « nihilisme ». Voici le seul vrai coupable, et là-dessus suivez mon regard… Ainsi se poursuit la longue farce meurtrière du ‘philosophe compétent’ accusant Heidegger, mais prolongée aujourd’hui et amplifiée dans de longs échos…

 

Or une analytique des jeux et déjeux de langues, une plongée transformatiste dans la sueur des langages et des réels au siècle précédent, doit avancer sans peur jusqu’à sa limite. Elle est même à l’œuvre – comme le notait Wittgenstein pour la ‘métaphysique’ justement – des deux côtés de la limite. A la limite des réels, à la limite des langages, qui sont le même point absolu de douleur.

Le « paysan au pas lent » vaut le respect qui lui est dû. Mais la philosophie ne se respecte elle-même que si elle fait l’apprentissage de traverser jusqu’à la double limite ses propres transformations, déguisements, jeux de cache. Y compris là où s’est changé en apothéose le grand naufrage.

 

Juin 2007 ©



Quelques mots...

" La parole écrite
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et par d'autres
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de penser et la
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Les Voies neuves de la philosophie